11 februari 2019 | in de pers

De Croo: “Nous avons besoin de plus de gens au travail”

C’est, quelque part, l’embarras du choix. Le timing était limpide: rendez-vous ce jeudi après-midi. Restait à savoir où. L’or, les moulures et les fissures des murs de l’hôtel des Finances, rue de la Loi, furent un instant envisagés, avant d’être écartés au profit de la froideur géométrique de la tour des Finances, plus généreuse en vue. Car non, ce n’est pas parce qu’Alexander De Croo s’est délesté, en décembre, du portefeuille des Télécommunications pour reprendre celui, abandonné par la N-VA, des Finances qu’il a poussé son cabinet à poser ses valises dans l’ancien antre de Johan Van Overtveldt. “Nous n’allions pas déménager pour quelques mois. Et puis, les bureaux là-bas ne sont pas très pratiques.” Pour l’heure, ceux-ci sont donc limités aux réceptions officielles, où le décorum a son rôle à jouer – à condition de faire abstraction des fissures.

Cela étant, ce n’est pas pour parler bureaux que nous avons sollicité le vice-Premier Open Vld. Plutôt pour savoir ce qu’il fallait attendre de lui en tant que grand argentier. Essentiellement des affaires courantes, convient-il. “Il faut finir ce qui a été entamé.” Faire atterrir les dossiers, comme ce budget mobilité venant d’être voté à la Chambre. Ce qui n’est pas forcément de tout repos. Prenez ce Brexit qui se profile. “Nous avons dû passer à la vitesse supérieure! Nous recrutons ainsi 245 douaniers supplémentaires; c’était clairement nécessaire.

Il faut dire que l’enfant terrible du brouillard de la politique britannique n’inquiète pas qu’outre-Manche. “C’est un constat: la très grande majorité des entreprises belges ne sont pas prêtes, ne fût-ce que pour des questions douanières. Notamment parce que beaucoup de PME n’ont pas été confrontées, jusqu’ici, à des exportations extracommunautaires.” C’est pourquoi le ministre a décidé de jouer la carte de la proactivité: on n’attend plus que les entreprises se réveillent, un call center prend les devants et les appelle, tandis que les numéros de douane sont attribués automatiquement. Et d’inverser la logique: au lieu de contrôler les biens, la Belgique optera pour une sorte de certification des processus de production, octroyée après un audit. “Nous ferons tout afin que le commerce de produits et de services puisse se poursuivre facilement avec le Royaume-Uni.

Viser le net, pas le brut

Finir ce qui a été commencé, cela signifie également réceptionner le rapport commandé par Johan Van Overtveldt au Conseil supérieur des Finances et portant sur les pistes de réforme de l’impôt des personnes physiques. Curiosité aussitôt douchée: le processus a pris du retard. Qu’importe, on embraie. Puisque la fiscalité semble s’imposer comme l’un des thèmes centraux de la campagne, à quoi rêve-t-il, lui? Finaud, Alexander De Croo commence par dégainer le bilan de cette coalition suédoise. “Il faut quand même le rappeler: sous ce gouvernement a pris place la plus grande réforme fiscale de ces trente dernières années. Le tax shift, pour un salaire moyen, cela revient tout de même à un treizième mois en plus. En net! Toutes les études montrent que le pouvoir d’achat a évolué. Même si, oui, certaines choses sont plus chères qu’avant, mais ce phénomène est compensé par l’indexation, qui veille à ce que les salaires suivent le coût de la vie! Cela prouve que l’on peut très bien combiner les deux: travailler sur la compétitivité et le pouvoir d’achat. Même si c’est un message que les syndicats n’aiment guère entendre. Sans oublier la réforme de l’impôt des sociétés, centrée sur les PME.

Voilà pour le passé. Et le futur? “Dans quelle direction faut-il aller? Garantir davantage de pouvoir d’achat à ceux qui travaillent. Pour moi, la vraie question n’est pas la marge salariale disponible, parce que cela revient à hausser le brut, alors que c’est le salaire net qui doit augmenter.” Autrement dit, il va falloir diminuer la taxation. Le regard du ministre est tourné vers les Pays-Bas, qui savent encore ce que “progressivité” veut dire. “En Belgique, on se retrouve beaucoup trop vite dans les tranches élevées de taxation.” Il rit. “On est vite considéré comme riche. Cela ne va pas; il faut réintroduire de la progressivité. Idéalement, il ne devrait subsister que trois tranches d’imposition, et l’on devrait rester nettement plus longtemps dans celle à 25%. La justice fiscale commence par là.

Et comment financer cet allégement? “C’est très simple. En Belgique, le taux d’activité est trop faible. Afficher un score similaire à celui des Pays-Bas reviendrait à compter quelque 600.000 travailleurs de plus! Afin de nous permettre d’investir dans nos infrastructures, d’oeuvrer à la transition climatique ou de garantir des services sociaux de qualité, nous avons besoin que plus de gens disposent d’un travail. Il ne s’agit pas, pour moi, d’une question d’économies et de coupes dans les dépenses. Bien sûr, il serait possible d’être plus efficaces dans certains domaines, mais il ne s’agit pas du levier principal. Il n’y a pas de secret. Allemagne ou Pays-Bas, les pays présentant un solide taux d’activité dégagent des surplus budgétaires.

Reste à y parvenir, alors que le taux d’emploi belge dépassait péniblement, fin 2018, les 70%. Cela débute, déroule Alexander De Croo, par une lutte contre les pièges à l’emploi. Passe par la case “formation”. “À l’heure actuelle, on investit dans la formation quand c’est trop tard, en cas de restructuration. Alors que la formation continue devrait faire partie intégrante de la carrière de tous, via notamment une fiscalité plus attractive pour ce secteur.” Et puis, il y a la carte flexibilité. “Attention, pas sa caricature, défend le vice-Premier. Je défends le salaire minimum et il me paraît même logique de l’augmenter, en net. Mais notre marché du travail se montre encore bien trop rigide. Alors qu’il faut le souligner: la flexibilisation profite davantage aux plus démunis et vulnérables.” Tournez-vous, au hasard, vers les Pays-Bas. “En matière de création d’emplois, ils font mieux que nous pour les travailleurs peu qualifiés.

Hiérarchie des normes

Le hic, estime le libéral, c’est que la Belgique souffre d’une vision trop classique et défensive. “Je prends un domaine que je connais: le secteur logistique et l’e-commerce. D’un bout à l’autre, organisations syndicales et patronat ont bloqué. Mais tout cet emploi localisé juste au-delà de notre frontière a un impact énorme sur notre économie. Alors oui, parfois, il s’agit de travailler le soir ou la nuit; c’est vrai. Mais cela aide certains à rentrer dans le marché du travail, et à disposer de revenus décents – parce qu’en Belgique, il existe peu de ‘working poors’. Ce type d’emploi permet de sortir de la dépendance. Après quoi, un job mène à un autre job.” 

On touche le noeud du problème, même si Alexander De Croo aime à rappeler que l’équipe Michel a livré de solides résultats, parmi lesquels 240.000 jobs en plus. N’empêche. Les coutures du costume belge craquent de plus en plus. “Dans le monde actuel, ce n’est plus la taille qui compte, mais la rapidité, surtout en Belgique, où nous sommes très dépendants de la situation internationale. Or, dans ce pays, tout a été construit pour ne pas décider rapidement.” Et, durant des lustres, la réponse à tout problème a été la régionalisation. “Je ne suis pas un nostalgique de la Belgique de papa, mais il semble que ce sens unique doive devenir une voie à double sens.” Faut-il dès lors refédéraliser toute une série de compétences? Pas forcément. “Mais pour le climat ou la mobilité, par exemple, un niveau de pouvoir ne pourrait-il pas avoir le dernier mot? Dans tous les pays fédéraux, il existe une hiérarchie des normes!” Sauf en Belgique. 

Non à la désindustrialisation

De quoi mener à de solides blocages. Autour de l’arrivée de la 5G, par exemple. “Le souci, c’est que chaque parti est impliqué quelque part, à un niveau de pouvoir ou un autre. Mais on ne peut se permettre de se livrer à un pur Stratego politique sur le dos d’une technologie qui est au coeur de chaque activité économique. Cessons immédiatement ces petits jeux et organisons au moins la vente aux enchères; il sera toujours temps de décider ensuite comment répartir cette manne – comme cela a été fait pour la 4G.” 

Puisqu’il parle blocage, on revient sur le dernier volet de sa réforme de la coopération au développement, cette dernière phase qui devait venir “envelopper” toutes les autres, et qui n’adviendra finalement pas sous cette législature. “La N-VA était d’accord, puis elle a changé d’avis. C’est dommage. Et l’on voit à quel point N-VA et PS se rejoignent aujourd’hui dans cette stratégie. Mais qu’importe. Cette dernière étape constituait la cerise sur le gâteau. D’accord, il n’y aura pas de cerise au-dessus, mais le gâteau reste tout de même bon à manger.” 

On tente: cette volte-face nationaliste n’a-t-elle pas abîmé le crédit que les libéraux ont pu accorder à la N-VA? Autrement dit: l’Open Vld serait-il prêt à toper à nouveau avec les nationalistes flamands? “Le désaccord des derniers mois ne doit pas faire oublier que nous avons bien travaillé ensemble. Tout dépendra de leur état d’esprit: voudront-ils avancer ou bloquer? Je ne lance pas d’ukase et n’exclus personne a priori, hormis les extrêmes, à gauche et à droite. Ah oui: je ne monterai pas non plus dans un gouvernement pour déconstruire ce qui a été fait sous Michel, comme le réclame le PS. Je ne participerai pas à une telle séance de hara-kiri économique.” 

Voilà pour les rouges. Et les verts? Assistera-t-on à l’émergence d’un axe Open Vld/Groen? Il grimace. C’est fugace, mais indiscutable. “Heureusement que ce n’est pas filmé“, sourit-il en ouvrant le dossier climatique. “Ce gouvernement a-t-il pris des mesures? Oui. Il faudra par contre que le prochain gouvernement se montre beaucoup plus ambitieux. Cela étant, je pose ce constat: deux tendances cohabitent. Il y a, d’un côté, un mouvement qui entend utiliser la discussion climatique afin de faire advenir une société de la décroissance, sans industrie ou économie.  Et, de l’autre, ceux qui, comme moi, prônent une transition vers une économie durable. Logement, production d’énergie ou transport: des portes s’ouvrent aujourd’hui; il existe de plus en plus de solutions. Mais il faut un modèle économique durable derrière.” 

Il cite les voitures de société. “À côté du budget mobilité, nous pourrions envoyer un signal clair, en exigeant qu’elles affichent toutes, d’ici cinq ans, des performances ‘zéro émission’. Voilà qui permettrait de développer les infrastructures nécessaires et de lancer une industrie, comme nous avons fait avec l’éolien offshore. Et pour réduire la pression automobile à Bruxelles, il faut en parallèle développer le réseau de métro; mais ça, Ecolo s’y oppose. Voilà le choix devant lequel nous nous trouvons. Pour moi, la voie est claire. Tous les grands défis de l’humanité ont été résolus en misant sur la technologie et le progrès. On n’a jamais rien résolu en faisant marche arrière.

On s’en voudrait de laisser Alexander De Croo sans lui demander des nouvelles de son projet de féminiser la Banque nationale – qui en a bien besoin –, notamment par le biais de son conseil de régence. “Nous sommes dans la phase finale. Et espérons trouver une majorité à la Chambre avant les élections. On verra bien.”

En quittant le bureau, on tombe nez à nez avec une table basse en forme de nain de jardin. Qui, disons, dénote un brin dans le décor. Un clin d’oeil familial, glisse-t-il. Référence à cette discussion animée avec une délégation syndicale sur le dossier des prépensions, où il s’était fait traiter de “nain de jardin”. Cela sert à cela, aussi, la famille.

L’Echo – 8/02/2019